Shells, 2026

Grès émaillé, lustre or / rebuts de matériaux de construction / cendre / Dimensions variables

 

Exposition Résistance / Cabanes 2, 100ecs, sur une invitation de Muriel Patarroni.

Lorsque, dans l’atelier d’Alberto Giacometti, Jean Genet pose son regard sur les bronzes décharnés du sculpteur, il ressent leur « pouvoir étrange de pénétrer ce domaine de la mort, de suinter peut-être à travers les murs poreux du royaume des ombres ». Lorsque, s’approchant de Shells, le spectateur se courbe pour mieux apprécier les amas de goudron et les parpaings effrités, les tentes à la glaçure brillante et les cahutes colorés disposées sur de la cendre, un doute le saisit : à quel royaume appartient cette scène ?

Car cette installation d’Aurélie Slonina fait converger deux lignes de force de son œuvre, troublant sa réception. L’artiste n’a cessé ces vingt dernières années de questionner ce que signifie être « indésirable » dans une ville. La nature résistant à sa domestication urbaine en fut la première figure. Pensons aux jardinières wild/crash/push (2008-2011), aux champignons de la série Hepatica Fistulina (2010) ou aux pochoirs de Fluorescence (2017). Une seconde figure fut celle du migrant avec l’installation Guests (2017) : des bâches en plastique bleu, pliées comme des serviettes de table, avaient été disposées au sein d’un groupe HLM Porte de Vincennes. Mais ces dernières années, son travail prit une inflexion plus mélancolique. Dans la Dérive des météores (2020), des monolithes de béton suspendus font écho à la solitude d’un petit personnage en céramique. Avec Sous-bois (2022), des souvenirs de fête – escarpins dorés, paillettes, rouge à lèvre – sont abandonnés auprès de sacs poubelles et de gravas. Par des assemblages d’objets du quotidien modelés en céramique, Les vautours (2024) remémore la vie d’un défunt et 202020 (2024) celle d’une jeune femme à l’époque du confinement.

Shells réactive la figure de l’indésirable, que suggèrent ces abris de fortune, tout en l’associant au lexique visuel de la dévastation, du débris, du passé. Est-ce un campement à la périphérie d’une grande métropole ? Une scène de guerre ? Un paysage post-apocalyptique ? La réminiscence d’un Âge d’or mythique, tenu à l’écart des villes ? Quelle qu’en soit l’interprétation, un sentiment s’empare du spectateur : des constructions humaines, ces abris semblent en être les plus précieuses.

Thomas Maillet-Mezeray École Normale Supérieure - Département de Philosophie